Pourquoi boire ensemble ne fait-il pas disparaître la hiérarchie en Corée ?
Une bouteille passe de main en main. Le supérieur sert, le plus jeune reçoit parfois son verre avec les deux mains, quelqu’un détourne légèrement la tête avant de boire. On rit davantage qu’au bureau, les cravates se desserrent, la conversation devient plus libre. Pourtant, la hiérarchie n’a pas disparu : elle a simplement changé de décor. Le hoesik, repas collectif professionnel très présent dans l’histoire récente du travail sud-coréen, permet précisément d’observer cette étrange coexistence entre proximité et pouvoir.

Le verre commence par des gestes
Il n’est pas nécessaire de connaître toute la société coréenne pour voir qu’il se passe quelque chose autour de la table.
Dans certaines situations où l’âge ou le rang compte, plusieurs gestes de politesse peuvent accompagner le partage de l’alcool : donner ou recevoir un verre avec deux mains, servir les autres plutôt que soi-même et, face à une personne nettement plus âgée ou supérieure, détourner légèrement la tête au moment de boire.
Ces gestes ne constituent pas un rituel immuable que chaque Coréen exécuterait automatiquement à chaque bière. Leur importance varie avec l’âge, la génération, le degré de proximité et le contexte.
Mais lorsqu’ils apparaissent, ils rendent quelque chose visible : même dans une situation conviviale, les personnes présentes ne deviennent pas soudainement interchangeables.
Le corps se souvient du rang.
La main qui tient le verre, la manière de le recevoir, la position du visage peuvent continuer à marquer une différence que le rire n’efface pas.
C’est particulièrement intéressant dans le monde du travail.
Le hoesik : sortir du bureau sans toujours sortir du travail
Le mot hoesik (회식, 會食) signifie littéralement « repas collectif ».
Dans le contexte professionnel sud-coréen, il désigne particulièrement une sortie d’équipe après le travail : un restaurant, parfois de l’alcool, éventuellement un second lieu ensuite.
Le hoesik peut avoir des fonctions parfaitement ordinaires et positives : accueillir une nouvelle recrue, célébrer un résultat, remercier une équipe ou simplement permettre aux collègues de se connaître autrement qu’entre deux réunions.
Il ouvre surtout un espace différent de celui du bureau.
La parole peut devenir plus libre. On peut plaisanter. Un salarié peut parler avec son supérieur dans un cadre moins formel. Des informations circulent qui n’auraient peut-être jamais fait l’objet d’un courriel ou d’une réunion officielle.
C’est précisément pourquoi le hoesik peut être important professionnellement.
Les travaux consacrés aux réseaux informels dans les entreprises sud-coréennes montrent que ces moments peuvent participer à la construction de relations, à la circulation d’informations et à l’intégration dans le groupe.
Autrement dit, on ne partage pas seulement un repas.
On partage aussi du lien professionnel.
Le supérieur devient plus proche — mais il reste le supérieur
C’est là que se trouve le paradoxe.
Le hoesik peut réduire la distance hiérarchique sans supprimer la hiérarchie elle-même.
Un chef qui plaisante avec son équipe devient momentanément plus accessible. La conversation peut sortir du langage strictement professionnel. Des salariés qui parlent peu au bureau peuvent prendre davantage de place.
Mais la position de chacun ne s’évapore pas avec le premier verre.
L’âge, l’ancienneté, le rang professionnel et la place dans l’organisation peuvent continuer à structurer les interactions : qui propose la sortie, qui donne le ton, qui sert, qui peut partir en premier, qui hésite à refuser.
La soirée devient donc un espace intermédiaire.
Elle n’est plus tout à fait le bureau.
Elle n’est pas non plus tout à fait la vie privée.
Et cette zone floue peut être agréable précisément parce qu’elle relâche les règles — ou pesante parce qu’elle ne les relâche jamais complètement.
Le supérieur devient plus proche.
Mais il reste le supérieur.
Quand la convivialité devient une obligation implicite
Pendant longtemps, cette ambiguïté a pu rendre le hoesik difficile à refuser.
Si certaines informations circulent après les heures de travail, si les relations avec les collègues se construisent à table et si l’intégration au groupe se joue aussi le soir, rentrer chez soi n’est plus une décision entièrement privée.
On peut être officiellement libre de partir et socialement incité à rester.
Une enquête menée en 2017 auprès de 1 185 buveurs mensuels âgés de 19 à 59 ans documentait encore plusieurs formes de pression autour de la consommation collective. Parmi les personnes interrogées, 32,9 % rapportaient une participation passive ou réticente à une situation de boire collectif ; 32,7 % avaient déjà subi un « one-shot » non désiré, c’est-à-dire l’obligation implicite ou explicite de vider son verre d’un trait.
D’autres rapportaient des cocktails alcoolisés imposés ou des échanges de verres non souhaités.
Ces chiffres ne décrivent pas tout le monde du travail coréen, et ils appartiennent à une enquête de 2017.
Ils montrent néanmoins jusqu’où peut aller la logique lorsque le groupe cesse d’être seulement une compagnie et devient une norme.
Le problème n’est alors plus simplement l’alcool.
C’est la difficulté de dire non à une pratique présentée comme collective.
1차, 2차, 3차 : quand rentrer devient lui aussi un choix social
Certaines sorties professionnelles ou amicales peuvent se prolonger en plusieurs cha (차), c’est-à-dire plusieurs étapes.
Le 1차 (ilcha) est la première : généralement le repas.
Puis vient éventuellement le 2차 (icha), dans un autre établissement.
Un 3차 (samcha) peut encore suivre.
L’enquête de 2017 retrouvait ce modèle : 30 % des répondants disaient généralement s’arrêter après une seule étape, 55,5 % allaient jusqu’à une deuxième et 14,5 % jusqu’à trois étapes ou davantage.
Cette organisation donne une dimension très concrète à la question de la hiérarchie.
Quitter une soirée n’est pas seulement fermer une porte.
C’est parfois quitter le groupe alors que le groupe continue.
Si la présence prolongée compte pour les relations professionnelles, chaque nouvelle étape peut devenir un petit test : est-ce que je reste ? Est-ce que je peux partir ? Comment mon départ sera-t-il interprété ?
La contrainte n’a même pas besoin d’être formulée.
Il suffit que chacun sache qu’elle pourrait être lue.
Les réseaux informels peuvent aussi exclure
Le hoesik ne crée pas seulement de la proximité entre ceux qui y participent.
Il peut aussi créer de la distance avec ceux qui n’y sont pas.
Les travaux sur les réseaux informels dans les entreprises montrent que les relations construites après le travail peuvent donner accès à des conversations, des informations et des liens qui ne circulent pas de la même manière dans les espaces officiels.
Cela pose une question simple : que se passe-t-il lorsque quelqu’un ne peut pas participer ?
Des recherches ont notamment souligné une dimension de genre. Lorsque les responsabilités familiales pèsent davantage sur certaines salariées, la disponibilité pour prolonger régulièrement la journée par un dîner professionnel peut devenir plus difficile.
L’inégalité ne tient alors pas seulement au salaire ou au poste.
Elle peut se fabriquer dans le temps invisible passé avec les autres.
Un dîner qui semble extérieur au travail peut ainsi produire des effets très professionnels.
Pourtant, le vieux hoesik obligatoire recule
Il serait tout aussi faux de figer la Corée dans l’image d’un salarié condamné à boire avec son patron jusqu’au milieu de la nuit.
Les pratiques changent.
Une enquête de 2023 auprès de 1 000 salariés, rapportée par HRD Korea, montre une transformation nette.
70,4 % des répondants estimaient que le stress lié à la participation au hoesik avait diminué.
63,9 % considéraient qu’il était devenu plus facile de ne pas participer sans avoir à surveiller excessivement la réaction du groupe.
Les soirées plus courtes et les activités collectives sans alcool devenaient également davantage visibles.
Mais le vieux modèle n’avait pas disparu pour autant.
Dans cette même enquête, 48,6 % des salariés continuaient à percevoir le hoesik comme une prolongation du temps de travail.
C’est sans doute la meilleure image de la situation actuelle : une pratique qui change, mais qui n’a pas cessé de porter la mémoire de ce qu’elle a été.
La contrainte recule.
Le sens professionnel demeure.
L’informel coréen n’est pas l’absence de règles
C’est peut-être ce que le verre permet de comprendre le mieux.
Dans beaucoup de sociétés, on imagine volontiers l’informel comme l’endroit où les statuts tombent : le patron retire sa veste, tout le monde boit ensemble, les rôles disparaissent.
Le hoesik montre quelque chose de plus subtil.
L’informel peut modifier les règles sans les abolir.
On peut parler plus librement tout en continuant à tenir compte de l’âge.
On peut plaisanter avec un supérieur tout en sachant qu’il demeure celui qui évalue, décide ou organise.
On peut boire ensemble tout en respectant des gestes qui rappellent qui est l’aîné.
La hiérarchie ne s’oppose donc pas forcément à la proximité.
Elle peut vivre à l’intérieur d’elle.
C’est ce qui rend ces scènes si intéressantes : le pouvoir n’est pas toujours assis derrière un bureau. Parfois il tient une bouteille, sourit, remplit votre verre et vous demande comment va votre famille.
Le cadre s’est adouci.
La relation, elle, n’a pas entièrement changé.
Un petit verre pour voir une grande mécanique
Le hoesik n’est ni une survivance figée ni un résumé de toute la société sud-coréenne.
C’est une pratique professionnelle qui varie fortement selon les entreprises, les générations, les secteurs et les équipes, et dont les formes les plus contraignantes sont aujourd’hui davantage contestées.
Mais il constitue un excellent observatoire.
Parce qu’autour d’une table, plusieurs dimensions de la vie sociale deviennent visibles en même temps : âge, statut, appartenance au groupe, obligation de participation, accès aux réseaux informels et capacité de dire non.
Le verre n’invente aucune de ces relations.
Il les rend simplement plus faciles à voir.
Et c’est peut-être là le paradoxe le plus intéressant : on boit ensemble pour réduire la distance.
Mais parfois, il suffit de regarder qui sert qui pour comprendre qu’elle n’a jamais complètement disparu.
Sources et références
- R214 — Seungduk Ko & Aeree Sohn, « Behaviors and Culture of Drinking among Korean People », Iranian Journal of Public Health, 2018 : enquête de 2017 sur sociabilité du boire, soirées en plusieurs étapes et expériences de pression collective.
- R222 — Korea.net / Korean Culture and Information Service : synthèses sur les gestes de politesse associés au service et à la réception du verre, usage des deux mains et détournement de la tête devant une personne plus âgée ou supérieure.
- R223 — Ulaş Çakar & Haeeun Kim, « Korea’s Drinking Culture: When an Organizational Socialization Tool Threatens Workplace Well-being », 2015 : hoesik comme outil de socialisation organisationnelle et comme possible source de tension avec le bien-être et la vie privée.
- R224 — Sven Horak & Yuliani Suseno, « Informal Networks, Informal Institutions, and Social Exclusion in the Workplace », Journal of Business Ethics, 2023 : réseaux informels, maintien des rapports de statut et mécanismes d’exclusion dans certains contextes professionnels coréens.
- R225 — Kibum Kwon, Ji Won Park & Soo-yong Byun, « Gender, Nonformal Learning, and Earnings in South Korea », 2020 : rôle des réseaux professionnels informels et contraintes différenciées liées notamment aux responsabilités familiales.
- R226 — HRD Korea, « Finissons-en avec “verse et bois” : réécrire la culture du hoesik », 2023 : évolution récente des pratiques, diminution de la pression à participer et maintien d’une perception du hoesik comme prolongation du travail.


