Histoire · Colonisation · Indépendance

1er mars 1919 : quand l’indépendance coréenne devient un mouvement de masse

Le 1er mars 1919, une déclaration d’indépendance est lue à Séoul tandis que des foules défilent en criant « Daehan dongnip manse ! ». La domination japonaise ne s’effondre pas. Pourtant, quelque chose change durablement : la cause indépendantiste devient publique, territoriale, sociale et internationale à une échelle inconnue jusque-là.

Publié le 30 août 2026HistoireColonisation & mémoires
Manifestation du Mouvement du 1er Mars 1919, foule rassemblée pour l’indépendance coréenne
Illustration : manifestation du Mouvement du 1er Mars 1919.

Pourquoi 1919 ?

La Corée est annexée par le Japon depuis 1910. La décennie qui suit est marquée par une administration coloniale autoritaire, une forte surveillance et la limitation des organisations politiques. Les résistances n’ont pas disparu, mais beaucoup se déploient dans la clandestinité ou à l’étranger.

La fin de la Première Guerre mondiale crée une ouverture. Les discours du président américain Woodrow Wilson sur l’autodétermination sont interprétés par de nombreux militants comme la possibilité d’un nouvel ordre international. La conférence de paix de Paris ne promet pourtant aucune indépendance à la Corée : le Japon appartient au camp des vainqueurs et les puissances ne comptent pas appliquer ce principe uniformément aux empires coloniaux.

Tokyo, Gojong et une fenêtre de mobilisation

Le 8 février 1919, des étudiants coréens de Tokyo publient une déclaration exigeant l’indépendance. L’initiative accélère les préparatifs dans la péninsule.

Quelques semaines auparavant, l’ancien souverain Gojong est mort. Des rumeurs d’empoisonnement par les Japonais circulent sans pouvoir être établies comme fait. Ses funérailles nationales doivent néanmoins attirer des dizaines de milliers de personnes à Séoul. Les organisateurs comprennent que cette concentration facilite la diffusion de nouvelles et de textes.

Religions et étudiants construisent une coalition improbable

Cheondogyo, réseaux chrétiens, bouddhistes et organisations étudiantes coordonnent une action commune. Trente-trois personnalités signent la déclaration : 15 responsables du Cheondogyo, 16 chrétiens et 2 bouddhistes.

Cette liste est symbolique, pas représentative au sens électoral. Les étudiants, pourtant essentiels à l’organisation, n’y figurent pas. Le Cheondogyo apporte de son côté un réseau territorial, des ressources et des capacités d’impression issues de l’histoire plus ancienne du Donghak.

Environ 21 000 exemplaires de la déclaration sont imprimés clandestinement et envoyés vers différentes régions.

Le 1er mars : la mobilisation échappe à ses seuls organisateurs

À Séoul, les signataires choisissent finalement de proclamer l’indépendance au Taehwagwan plutôt qu’à Tapgol Park, notamment pour limiter le risque d’affrontement avec les étudiants. Ils préviennent les autorités et sont arrêtés.

Pendant ce temps, la foule réunie à Tapgol Park lit la déclaration puis marche dans les rues. Des manifestations préparées commencent aussi à Pyongyang, Uiju, Wonsan et ailleurs.

Dans les semaines suivantes, les réseaux religieux, les écoles, les marchés, les chemins de fer et les circulations locales propagent mots d’ordre et textes. Étudiants, paysans, commerçants, artisans, ouvriers, enseignants, femmes et hommes de milieux très différents participent. Des gisaeng organisent elles-mêmes des manifestations dans plusieurs villes.

Non-violence initiale, répression et escalades locales

La stratégie initiale est non violente et de nombreuses marches restent pacifiques. Mais la réalité varie selon les lieux. Arrestations, passages à tabac et tirs peuvent entraîner des affrontements, et certaines mobilisations attaquent ensuite bâtiments administratifs ou postes de police.

La répression mobilise police, gendarmerie et armée japonaises. Le massacre de Jeam-ri, le 15 avril 1919, devient l’un des épisodes emblématiques : plus de vingt habitants sont tués et des maisons incendiées. Des témoins étrangers contribuent à faire connaître l’affaire hors de Corée.

Les chiffres globaux restent disputés. Park Eun-sik publie en 1920 un bilan de plus de deux millions de participants, 7 509 morts et près de 47 000 emprisonnés, beaucoup plus élevé que les chiffres japonais. Ces nombres doivent être présentés comme des estimations issues de sources ayant leurs propres limites.

Échec immédiat, bascule durable

La Corée ne devient pas indépendante en 1919. La domination japonaise se poursuit jusqu’en 1945. Mais réduire le mouvement à cet échec immédiat ferait manquer ses conséquences.

Le Japon modifie son mode de gouvernement colonial et annonce un « gouvernement culturel », moins ouvertement militarisé. La surveillance et la répression ne disparaissent pas ; les techniques de contrôle deviennent simplement plus diversifiées.

À Shanghai, des indépendantistes constituent en avril 1919 le Gouvernement provisoire de la République de Corée. Sa charte définit une république démocratique plutôt qu’un retour à la monarchie. Il ne contrôle pas la péninsule, mais fournit un cadre institutionnel durable à une partie du mouvement.

Pourquoi le 1er mars reste-t-il central ?

Le 1er Mars n’invente pas l’indépendantisme coréen. Il en change l’échelle : des réseaux jusqu’alors fragmentés convergent temporairement dans une mobilisation publique de masse, puis se diversifient à nouveau entre diplomatie, armées indépendantistes, nationalisme culturel et mouvements socialistes ou communistes.

Le 1er mars est aujourd’hui un jour férié national en Corée du Sud, Samiljeol. Ce que l’on commémore n’est pas une victoire militaire mais le moment où une population placée sous domination coloniale affirme collectivement qu’elle continue à se considérer comme une communauté politique souveraine.

Documentation

Sources et références

  • R035–R036 — synthèses et Déclaration d’indépendance : organisation, diffusion et déroulement du 1er mars 1919.
  • R038–R040 — contexte international, étudiants de Tokyo et mort de Gojong.
  • R041–R043 — répression, bilans concurrents et massacre de Jeam-ri.
  • R045, R048–R050 — coalition religieuse, réactions internationales et Gouvernement provisoire de Shanghai.
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